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N° 214#4 - SEMAINE DU 24 AU 30 DECEMBRE 2020

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Nous nous joignons à la ville de Lorient pour vous souhaiter de belles flambées de cheminées, des marrons grillés, des balades en forêt, des bougies sur le bord de la fenêtre, l'odeur des clémentines épluchées, les gloussements des enfants, et les retrouvailles en famille. Des joies simples avec juste le plaisir d'être ensemble.

WOODSTREET

Wood Street. Une exposition de graff éphémère à Lorient

Pour ce dernier numéro de l’année – oui, la semaine prochaine, on fait relâche – on a choisi de parler de quelque chose de chouette, mais que vous ne pourrez pas aller voir, parce que c’est un évènement sur réservation, complet depuis plusieurs semaines déjà, complet depuis l’annonce de l’ouverture, en fait.

A la fois une bonne et une mauvaise nouvelle, donc : mauvaise, puisque – si on fait bien notre job – on va vous donner envie d’y aller et vous ne pourrez pas le faire ; et bonne, parce que ça veut dire qu’il y a des choses qui se passent en culture, que le public est avide de nourritures autres que la dinde aux marrons, et que les organisations alternatives ont peut-être une chance de faire, demain, à nouveau exister d’autres formes de culture. La semaine dernière, Samuel Churin, coordinateur des intermittents, appelait à une forme de désobéissance civile à propos de la reprise d’une vie culturelle alternative (lire des extraits de ses propos ici) et c'est peut-être un début...

Or donc, à Lorient, et à l’initiative du promoteur Seemo, qui lance un projet immobilier baptisé Symetree sur l’emplacement d’un immeuble où se trouvait un garage Carglass, un projet de galerie de graff éphémère a été confié au collectif lorientais Diaspora Crew. Nous avons visité cette exposition avant l’ouverture, qui a eu lieu le 19 décembre, en compagnie de François Ezra Kernen, l’un de ses membres (en photo ci-dessus). Baptisée Wood street, l’œuvre couvre les murs du rez-de-chaussée, sur la thématique de « La ville de demain », dans plusieurs espaces aux univers différents, reliés par des gammes chromatiques spécifiques.

Comme toujours, en effet, les artistes – 28 graffeurs au total – ont travaillé en collectif, sans que l’identité propre de chacun ne soit revendiquée : une école d’humilité et de partage : « Sur chaque scène, il y a deux ou trois graffeurs qui poursuivent le fil, discutent, échangent, et travaillent à respecter une unité. Notre métier, c’est de prendre du plaisir et fonctionner sur le partage et l’échange. Il n’y a pas de notion de « je suis plus vu ». C’est comme ça qu’on est devenu un collectif crédible, capable de réaliser des œuvres gigantesques ».

Gigantesque, c'était le mot pour définir la magnifique fresque végétale emblématique du crew, une « jungle apocalyptique » réalisée dans l’ancienne fourrière municipale jouxtant le bar Le Galion, à Lorient. Pour l’heure, dans cette déambulation qui se fait indoor, on retrouve des fresques « classiques », mais aussi – et c’est ce qui fait la grande originalité de l’évènement – d’exceptionnelles fresques en volume, constituées de figures mais aussi de lettrages, à partir d'éléments de récup. Et là, franchement, on ne peut que s’incliner bien bas sur l’intelligence du travail, et à l’extraordinaire transposition du graff « à plat » en une version 3D. Les caractéristiques du graff : ombrages, imbrication des motifs, emboîtement des lettres, déroulé du dessin, ont été reprises dans des œuvres en volumes, dont un dragon fait de pièces de voitures, qui ondule le long des murs. On n’a pas tout vu dans le domaine du graff, mais le principe nous apparaît comme plutôt inédit, et franchement éblouissant : on y retrouve la même virtuosité que dans le dessin du collectif, créatif, inventif, onirique, foisonnant, et remarquablement équilibré, comme toujours. Nous, nous avons promis de ne pas diffuser de photos pour préserver une relative surprise aux visiteurs, mais nul doute que vous avez déjà commencé à voir fleurir des images sur les réseaux sociaux, guettez-les, c’est magnifique.

En pratique
Le collectif a travaillé deux mois et demi sur l’ensemble des œuvres, 690 m2 de cet immeuble qui sera démoli fin janvier. L’exposition se visite par groupe de six personnes toutes les vingt minutes jusqu’au 31 décembre. 30/32 cours de Chazelles, Lorient. Complet.
NOEL GET

Géraldine en transition. Noyeux Joël

« C’était l'dégoût. L'dégoût quoi j'sais pas mais l'dégoût ». À cette période de l’année, quelques jours, quelques heures avant le réveillon de Noël, tous les ans, y a comme un truc un peu amer qui monte en moi. Comme une indigestion avant l’heure, comme une crise de foie à jeun. Oui, Alain Souchon a peut-être raison, il est possible que ce soit le dégoût. Le dégoût de quoi je ne sais pas, mais le dégoût. Enfin si, en réalité, je crois savoir.

Pourtant, cette année comme les précédentes, tout avait plutôt bien commencé. En octobre, je trainais sur Vinted et Le Bon Coin à la recherche des plus beaux jouets d’occasion. Pour les plus grands, j’étudiais scrupuleusement les marques sur The Goodgoods ou Good on You pour être sûre que tel vêtement serait éthique. Les livres seront achetés uniquement chez le libraire indépendant et non pas en ligne. Le fait-main fera de très beaux cadeaux. Allez, un bocal à cookies pour Mamie, comme ça elle pensera à moi en les faisant. Des lingettes démaquillantes lavables pour la nièce, une gourde sans bpa pour la cousine, du chocolat équitable pour le frangin et du vin nature pour Tonton. Le sapin sera bien sûr celui que l’on recycle d’année en année, fait de branches ramassées en forêt (pouah, un vrai sapin ? Non merci !) et de décorations bric-à-brac. Le calendrier de l’Avent est évidemment immatériel et ne porte pas le nom d’une marque de chocolat qui déforeste à tire-larigot pour son huile de palme. Les paquets seront emballés en furoshiki. Nous ferons un réveillon responsable, modéré. Ce qui comptera, ce seront les moments ensemble, la joie de se retrouver, de surcroît après une incroyable année 2020. Les bougies seront en cire végétale, et non en paraffine. Et les feuilletés seront cuits dans dans un plat en Pyrex, ça fait bien longtemps qu’on ne trouve plus de silicone dans les tiroirs de la cuisine.

Le moment où ça dérape
Et puis je ne sais pas, à un moment, ça dérape toujours : « Et si ce n’était pas assez ? Et si elle/il se vexait d’un cadeau d’occasion ? Oh c’est joli ça, ça va plaire à (prénom au choix). Allez un petit dernier pour la route !» Et on ajoute des choses dans le panier, alors que les emplettes sont censées être terminées depuis longtemps. Tu es en train de craquer. C’est parti, tu achètes, tu consommes, tu en ressens presque le besoin, une sorte de pulsion.

Te voilà missionnée pour aller chercher des cartes-cadeaux chez Zara. Toi qui n’a pas mis les pieds depuis des années dans ce type de magasin, tu obtempères ou tu restes droite dans tes bottes ? Peut-être vaut-il mieux se taire. Tu es déjà l’Ayatollah de la famille, à ne pas manger de viande ou de poisson - « Mais qu’est-ce qu’on va te faire à manger ? C’est pas ça l’esprit de Noël ! Tu nous causes du souci » - tu ne vas pas en rajouter en refusant de satisfaire ta belle-mère. Alors tu achètes les cartes cadeaux. Et puis, au passage, revoilà des envies de conso. Au clou, la méthode B-I-S-O-U.

B comme Besoin. Besoin, non, je n’en pas besoin, j’en ai envie, rien à voir. I comme Immédiat. Il me le faut vraiment maintenant ce nouveau cahier ? Non, mais si je ne l’achète pas immédiatement, je pense que je n’en aurai plus envie demain, donc c’est maintenant que je dois l’acheter. S comme Semblable. Bien sûr que j’en ai un semblable déjà dans le placard, et alors ? O comme Origine. Bon, là quand même, tu restes vraiment concernée. Le diable ne s’habille pas en Prada mais en Patagonia, faut pas pousser. U comme Utile. Non, ce n’est pas utile, je sais bien. Sinon, il n’y aurait pas de problèmes.

Le tourbillon de la conso
Voilà, je l’avoue, moi qui au quotidien conscientise tous mes achats, chaque année, prise dans le tourbillon de la fin de l’année, j’ai envie d’acheter, j’ai envie de sortir la carte bleue, comme si le matériel allait me satisfaire. Mais en fait, ça ne marche pas, ça crée plutôt chez moi une sorte de dévalorisation. Pourquoi j’ai ce besoin de consommer ? T’as beau savoir que tu n’es qu’une cible marketing, un persona, t’as beau savoir que dans quelques semaines, tu n’auras qu’une envie, c’est de faire le vide chez toi, t’as beau savoir que le plus n’est pas le mieux, il y a en moi en décembre cette montée de sève de la consommation. Jusqu’à l’écoeurement. Pas de la consommation, puisque finalement tu te raisonnes - et bien sûr je me caricature - mais de cette envie de consommation. C’est comme la cigarette, ça reste écrit en nous pour toujours, l’envie de consommer ?

2020 ne nous aura pas aidé·e·s
Parce qu’en plus, cette année, on n’avait rien d’autre à faire que consommer. Pas de ciné, pas de spectacle, pas de vin chaud en terrasse, pas de raclette entre amis, couvre-feu oblige, le travail et uniquement le travail pour occuper nos journées. Travailler et consommer. Travailler pour consommer. Un magnifique projet de société. Mais bon, trêve de culpabilité. Tu seras toujours un OVNI dans ta famille avec tes jouets d’occasion, tu seras toujours aussi écoeurée devant la montagne de nourriture qui rend tout le monde 1. amorphe 2. malade, t’auras toujours envie de pleurer devant ces emballages qui n’auront servi que quelques heures, tu seras d’ailleurs la seule à les récupérer pour l’année prochaine, tu seras toujours autant déprimée en recevant un cadeau à l’origine éthique douteuse. Et puis, tu te diras que la magie n’y est pas, et que Noël, ça finit toujours dans le plastique. Heureusement, ça finit aussi dans le champagne : au moins la gueule de bois, tu l’auras pour quelque chose. Santé mais pas des pieds.

Géraldine Berry
IG @geraldineberry_lorient
Imparfaite, incomplète mais engagée, j'essaye de participer au jour le jour à une société plus verte, persuadée qu'une goutte d'eau dans la mer, c'est déjà ça.

Parce que la coopérative Biocoop Les 7 épis est une entreprise engagée et militante, elle finance cette chronique et nous permet d'offrir une rubrique orientée solutions, dans l'objectif de donner des clefs pour agir...

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SOURIRE
Exceptionnellement, je vais me joindre à Géraldine pour les chœurs de Noël. Sachant que je fais une allergie à la « magie » de Noël, aux grelots des traineaux, aux lumières trop clinquantes, aux dindes trop grasses et aux cadeaux porteurs d’un message subliminal.

Avant-hier, j’étais en ballade à Bordeaux pendant l’heure du déjeuner et c’était bien, pas trop de monde, un soleil vif, un temps doux, pas de chants de Noël dans les rues, juste les façades blondes et leurs élégants mascarons en guise de couronnes de Noël.

Une fois un mauvais hot-dog avalé du côté de Saint-Pierre, on a rebroussé chemin et on s’est retrouvés face à la descente de la rue Sainte-Catherine, face à ce que les vrais journalistes appellent une « marée humaine ». Un truc flippant, ressemblant vraiment beaucoup aux scènes de foule de Game of Thrones.

Cette après-midi là, toutes les rues de Bordeaux se sont progressivement remplies de gens masqués à l’air triste, marchant mécaniquement dans les sens prescrits par de grands panneaux, faisant la queue devant les magasins, sans entrain. Comment se fait-il que ces gens, à qui l’on a intimé l’ordre de consommer – et d’en jouir - avec la réouverture des magasins, que ces gens, oui, se traînent dans les rues avec aussi peu d’allant ? Auraient-ils compris que consommer ne donne pas de joie ? Bordeaux, comme Lorient, Lyon ou Marseille, sans musées, sans cinémas, sans restaurants, sans terrasses de cafés, sans théâtres : rien, rien d’autre à faire qu’entrer dans des magasins et acheter, acheter.

Alors qu’on a finalement envie que d’une seule chose, baisser son masque pour donner aux autres son sourire. Mais ça, ça ne fait pas tourner l’économie.

Isabelle Nivet

Appel à contribution et à réflexion

On en parlait la semaine dernière : la fermeture des lieux de spectacle et d’exposition est en train de bouleverser le monde la culture et la vie de ceux qui le constituent. La façon de faire, de produire, de diffuser, de montrer l’art sera sans doute différente, et, on l’espère, empreinte de réflexion sur la pérennité, la saisonnalité, le sens des choses, l’éthique, l’écologie, la consommation, le rapport au public…

Nous souhaitons mener une réflexion sur la culture de demain, en compagnie de spectateurs, d’artistes, de professionnels.
Si vous souhaitez y réfléchir avec nous – nous ne sommes qu’au tout début - écrivez-nous : cestparla@sortiesdesecours.com

THINK