Thomas Quillardet. Où les coeurs s'éprennent. Théâtre

Le clavier tremble sous mes doigts. Ecrire sur Rohmer, écrire sur lui. L’élu. L’aimé. L’adoré. L’idolâtré. Celui qui m’inonde de son aura, me berce de ses phrases réalistement maniérées, colore mon regard sur la vie et les êtres, s’invite dans les trois-quarts de mes conversations aux terrasses de café. Ma référence. Certains portent en eux Mick Jagger, d’autres James Dean, moi, c’est enlacée avec Eric que je promène dans la vie, depuis qu’adolescente je découvrais, au Cinéma de minuit, Fabrice Lucchini et Arielle Dombasle dans Perceval Le Gallois. Je garde précieusement sa carte de visite, couverte d’une petite écriture précise, où il m’a donné les références du numéro des Cahiers du Cinéma où je pourrai trouver les dialogues des Nuits de la Pleine Lune, lorsqu’Internet n’existait pas. Et voilà qu’un metteur en scène de théâtre — Thomas Quillardet, s’empare du film. Le sous-titre des Nuits de la pleine lune, quatrième volet des
Comédies et Proverbes, est inventé par Rohmer lui-même
Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd la raison

Et le film imprégné de son époque, car Rohmer est une éponge, et passe son temps à regarder ses comédiens vivre. Louise vit à la fois à Marne-la-Vallée et dans un petit studio de Paris intra muros, son cœur balance entre la vie de couple et la vie de célibataire, les week-ends pépères et les soirées parisiennes. Son meilleur ami s’appelle Octave et c’est depuis lors que j’aime encore Luchini malgré tout le reste. Pendant dix ans je suis coiffée comme Louise, j’attache mes cheveux en chignon banane retenu par un gros nœud de mousseline. Je porte un grand pardessus gris, comme elle, j’enroule de grandes écharpes de couleur vive autour de mon cou, comme elle, mon sac à main est un panier de plastique coloré, comme elle, je lis Actuel et je danse sur Elli et Jacno. Le rayon vert sort deux ans plus tard, sous-titré cette fois de deux vers de Rimbaud « Ah, que le temps vienne où les cœurs s’éprennent », et après Pascale Ogier, c’est une autre comédienne évanescente, Marie Rivière, qui illumine l’écran et traine son spleen amoureux sur les promenades de Biarritz à la recherche de l’âme soeur. Les deux films se répondent évidemment par leur thématique : les relations amoureuses, la quête d’absolu, les embarras du cœur, les regrets et les envies, les choix et leurs conséquences. Comme toujours, mais surtout dans le premier, car Le Rayon vert est à l’image de son héroïne peu bavard, les dialogues sont brillants. Inspiré par les conversations de ses interprètes, Rohmer s’empare du réel et le sublime dans des dialogues au « mentir-vrai » de son cinéma à lire…

Je n’ai pas vu le spectacle de Quillardet, ni rencontré ses comédiens, qui disent ne pas avoir vu les films. Nous voilà donc à égalité. Je gage que quiconque s’attaque à Rohmer ne peut le faire sans respect, sans délicatesse ou sans finesse, parce qu’on n’aborde pas les rives de cet auteur par hasard. Alors parions qu’en scène, la petite musique rohmerienne ne saurait que résonner de plus belle, et l’enchantement se faire à nouveau…

ISABELLE NIVET
Mai 2017


Note : depuis cet article, nous avons bien sûr vu le spectacle, et le résultat a dépassé nos espérances. Un livre d'images candide et joyeux où se téléscopent souvenirs et réinterprétation, mais surtout une formidable habileté à faire exister les transitions et les travellings, les flashbacks et les paysages quasiment sans accessoires ni décors. Brillant.

Tu me donnes trop envie

Cette phrase, on l'entend chaque week-end quand on rencontre nos lecteurs...Parce que dans le Mémo Culture qu'ils reçoivent tous les jeudis au petit-déjeuner, on leur transmet notre désir. Notre désir de vibrer, de rire, de soupirer, de rêver, de s'émouvoir et de sortir.

Envie d’avoir envie ?

 

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