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N° 214#2 - SEMAINE DU 10 AU 16 DECEMBRE 2020

SYLVAIN LE CORRE

Sylvain Le Corre. « Tourments ». Expo

Chez Improbable Jardin, la boutique-galerie de Marianne Thalamot, est invité cet hiver Sylvain Le Corre, un plasticien dont nous suivons le travail depuis ses débuts, avec beaucoup d’intérêt et d’admiration. Nous sommes allées le rencontrer avec une première surprise : une exposition où les œuvres, désacralisées, dialoguent avec le mobilier vendu dans le magasin. Et le mot n’est pas vain : Marianne et Sylvain ont choisi minutieusement des pièces – tables, consoles, canapé – en résonance avec les oeuvres, par leur couleur, leur forme, leur esprit.

Un choix qui nous parle vraiment, persuadées que nous sommes que le plus beau destin d’une toile, un dessin ou une sculpture n’est pas de finir dans un FRAC d'où il sera extirpé tous les dix ans, mais plutôt de vivre au quotidien avec un être qui l’aura choisi pour l’émotion ressentie. Ainsi le canapé est-il central dans cette exposition, clin d’œil à cette phrase honnie de certains artistes : « Je voudrais quelque chose pour mettre au-dessus de mon canapé » mais aussi comme un rappel des banquettes placées en face des toiles de maître des grands musées. Pour Le Corre, rien de plus qu’une transposition de son environnement personnel « Je bosse chez moi, toutes ces pièces, je les ai eues dans mon salon »

Aux murs, sur des sellettes ou des consoles, c’est un parcours qui est proposé par l’artiste, au sein de son univers personnel, toujours relié à la nature, la matière organique, la terre, des ossements, le bois, les plantes. Cette fois, le point de départ a été un torrent, et de ce torrent découle une infinité de variations autour de la pierre, le conglomérat, les branchages charriés par les eaux : « Je me suis raconté une histoire, un chaos qui brasserait toutes les matières. Pendant le confinement, je me suis constitué un paysage mental, en partant d’un tourment, comme une rivière charriant la matière, dont j’ai extrait des pierres puis créé des hybridations. J’expérimente, je teste, pour faire apparaître une nouvelle forme avec un nouveau medium ». Ce sont ces variations dont nous parlons plus haut : les pierres, les branchages, existent en volume, idées de sculptures, recomposées dans le dessin, l’aquarelle, mais aussi – et c’est très nouveau pour Le Corre – en peinture et en très grand format. A la fois textures, toiles ou objets, le parcours de l’exposition montre la recherche, l’évolution de l’imaginaire, qui conduit l’artiste à défaire et recomposer cette matière – comme les prélèvements d’un scientifique : roche, virus, greffes, os, branches, coraux ? – « des choses qui se percutent et s’assemblent, des détails glanés qui recomposent un paysage, que j’appréhende par la collection et l’assemblage, comme faire un portrait par les détails», recréant des portraits et des paysages issus d’un chaos originel, celui de Saint-Martin de Vésubie « des paysages aussi métaphoriques que visuels, des paysages de recherche et de réflexion »

Jusqu’au 13 février. En décembre, ouvert tlj, 11h/19h. 26 avenue du Maréchal Foch, Lorient.
>> Rencontre avec l’artiste samedi 12 décembre 16h /18h.
GEORGES PEIGNARD

La fin du cuivre. Georges Peignard. Sortie de livres

Georges Peignard est enseignant à l’école d’art de Lorient, c’est quelqu’un dont on aime beaucoup le travail, nourri d’un imaginaire très personnel, la plupart du temps en volume, mais aussi le discours, à la fois très conceptuel et d’une clarté sincère.

Il vient de sortir – le 22 octobre - un album magnifique « La fin du cuivre », aux éditions Le Tripode : une bande dessinée atypique, sans texte, constitué de dessins en cases, deux par page, sur un fond d’une couleur étonnante, un rose entre pêche et saumon. Le livre s’ouvre dans un format paysage, mais la couverture se décline en format portrait, créant un chevalet, accentuant l’effet carnet de dessin, avec son étiquette rétro comme un cartel de Museum d’histoire naturelle. Les dessins, dans des tonalités de gris, brun, vert sombre, sont chacun une œuvre à part entière, d’un grand soin et d’une grande finesse. L’histoire s’y raconte au gré de l’imaginaire du lecteur. Une lecture différente, méditative, faite de rêverie, où l’esprit divague et part à la poursuite de ces images semblant flotter dans leurs cases, où l’on retrouve, selon ses références, des univers entre La Planète des singes et 2001 L’Odyssée de l’espace.
LA FIN DU CUIVRE
- Georges, on te connait plutôt comme plasticien, comment es-tu arrivé au livre ?
- Mon moteur, c’est d’abord la sculpture. Je ne sais pas travailler sur une page blanche. Il faut que je sois stimulé par la matérialité d’une pierre, d’un arbre... C’est une forme de négociation avec un support physique, qui aboutit à une conversation avec la matière. C’est manuel, corporel, il faut que je sente le poids de l’objet, que je me fasse mal avec. Il faut que je puisse manipuler, dialoguer longuement avec quelque chose qui résiste. Donc les figures du récit ont d’abord été des marionnettes. Je me prends en photo avec un masque, ou des objets, puis je dessine ces choses. "Dessiner, c’est regarder longtemps". Fabriquer un objet, le faire apparaître, c’est créer une présence, il faut passer du temps avec lui pour le comprendre, et l’emmener avec soi dans un récit.

- Que racontes-tu dans ce livre ?
- Toujours un peu la même histoire… Le retour chez soi, comme l’Odyssée. Même s’il n’y a pas forcément de scénario : ce sont des images, comme on écrirait un journal, qui s’unifient par les personnages. Avec les rushs, je monte comme un scénariste, et le récit apparaît à la fin. Une fin que je ne veux pas connaître, je veux être surpris par les rencontres et le hasard. Ce retour que je raconte, s’appuie sur un personnage avec une tête de primate, qui atterrit comme Gagarine en Asie centrale, c’est l’archétype du retour à la façon de la Planète des singes, mais différent, ça reste une suggestion...

B. Initials

B comme bibliothèque, B comme bouquin, B comme bonheur. Cette semaine encore on laisse le perso s’infiltrer dans le pro, et la grande gagnante, comme dirait Augustin Trapenard, c’est toujours la culture. Dans l’épisode 1 nous avions vu comment le fait d’apprendre le crochet avait une influence sur la consommation de podcasts
EMMA LA CLOWN
En cliquant sur l'image, découvrez ce que pense Emma la clown du tricot...
Dans l’épisode 2 nous allons voir comment s’inscrire dans une médiathèque a un effet direct sur le moral. Le sujet retrouve la joie enfantine de parcourir les rayons en suivant les tranches du bout du doigt. Il éprouve le plaisir de tomber sur un sujet qui le passionne, un titre dont il a entendu parler, ou juste un mot qui l’intrigue, laissant son inconscient choisir, et la sérendipité agir. Le sujet regarde autour de lui, découvre que – oh mon dieu – un rayon danse existe, le rayon théâtre est conséquent, les vieux films sont nombreux, les romans graphiques en quantité, les sujets de documentaires multiples.

Un film

Parmi la pêche du jour, on a trouvé directement le Sautet dont on parlait la semaine dernière, César et Rosalie, qu’on vous recommande vivement de (re)regarder, pour plein de raisons. D’abord Yves Montand – César - pourtant loin d’être un de nos acteurs favoris, y est extraordinaire : son visage, ses yeux, filmés en plans rapprochés, est d’une expressivité folle, donnant à lire des émotions subtiles, des sous-textes, de la complexité. Sur ce visage passent tous les états d’un homme amoureux, jaloux et jovial, la vulnérabilité et la force, la noirceur et la solarité. Romy Schneider – Rosalie – est comme toujours sublime, irrésistible, complexe, libre, indépendante (le film date de 1972, quand même, une époque où la femme est encore bien scotchée dans des relations très patriarcales). L’image, légèrement jaunie comme par un filtre rétro, donne au film la couleur des souvenirs d’enfance, et les décors sont délicieusement vintage – cafés et appartements aux fenêtres en alu doré, voitures disparues (4L Renault, SM Citroën…). Robes de Saint-Laurent, pulls marins, maillot classique, la garde-robe de Romy est un guide pratique du bon goût et des classiques impeccables. Enfin l’histoire – une femme partagée entre deux hommes, et l’amitié qu’ils nouent entre eux – est belle, forte, à l’opposé des schémas traditionnels et conformistes, filmée avec intelligence, justesse et tendresse.

Un doc

Un excellent documentaire, que tout spectateur devrait avoir vu pour comprendre et sentir ce qu’est le processus de création. Brumachon, allers et retours est un film de François Gauducheau, qui a posé sa caméra au cœur des répétitions d’un chorégraphe majeur de la danse contemporaine. On y comprend comment la création avance, par des essais, des abandons, des surprises. On y lit la recherche intime des danseurs, on y perçoit comment c’est le sens qui donne sa force au mouvement, comment les états de corps sont avant tout des états de l’être. Des idées de départ jusqu’à la première à La Rochelle, Hôtel central se révèle à nous dans sa construction, aux travers des femmes et des hommes qui l’ont fait exister, et c’est magnifique, émouvant, et passionnant.

Deux bédés

  • On a bien aimé Extases, de JeanLouis Tripp – auteur du fameux Magasin Général avec Loisel - qui raconte, dans un épais roman graphique, sa vie sexuelle, de l’enfance à l’âge adulte. C’est juste, sincère, pas du tout porno, plutôt presqu’un documentaire dessiné qui parle à chacun de nous, par sa façon très claire et libre de décrire le désir, le plaisir, les peurs et la jouissance. Un livre paru en 2017 chez Casterman.

  • Et puis, il y avait un Fabcaro qui manquait à notre tableau de chasse, Open Bar 1ère tournée, qui comme à l’accoutumée, nous a beaucoup fait rire, même si les ficelles sont désormais un peu plus connues… On ne résiste pas au plaisir de retranscrire une des planches :

    - Page 57 de votre roman, vous écrivez « Elle était bielle sur un plan médiéval d’apiculteur »… Quelle puissance poétique ! On pense à Lautréamont, Bonnefoy, Artaud… Des influences pour vous ?
    - Non mais en fait c’est le correcteur orthographique… C’est parce que j’ai écrit ce passage sur mon téléphone… Mais c’est pas tout le livre, hein, c’est juste quelques passages…
    - Ah, bon. Quoi qu’il en soit, je recommande vivement la lecture de votre roman « Ambition Prostate »…
    - En fait c’est « Amour proche »…
Tous ses ouvrages sont disponibles (enfin, dès qu'on les y aura retournés) à la Médiathèque François Mitterand, à Lorient
oooooh

Ho Ho Ho, un nouveau lieu s’ouvre à Lorient, et ça s’appelle OOooh !

On y est allées un matin, cette semaine. Un matin de pluie, à remonter cette rue Lazare-Carnot presque jusqu’à son terme et là, voilà, dans un angle de rue, cette devanture de magasin ancien, aux vitrages embués, qui nous transporte dans un Lorient disparu, le passé nous saute à la gueule brutalement, Lorient devient autre, on se croirait à Recouvrance, on a fait un voyage en quinze secondes, un voyage comme on les aime, qui se prolonge en ouvrant la porte, dans cet espace aménagé comme un petit atelier de métier disparu, où deux filles en cache cœur mohair sont installées derrière de minuscules bureaux où elles découpent, dessinent, crochètent, collent... Plancher au sols, huisseries craquelées, tringles de cuivre, rideaux à fleurs, branchages et guirlandes lumineuses : on y est bien, rêvant d’un thé et de biscuits à la cannelle, on se presse contre le poêle pour lutter contre l’humidité.

oooooh
Cet endroit, ce sont deux artistes, Olivia de Là et Nathalie Lanson, qui l’ont investi avec leurs meubles, de vieux meubles qui racontent la patience et le travail manuel, rien qu’y entrer est déjà un cadeau.

La suite, les deux filles l’imaginent ouverte aux autres, à ceux qui ne viennent pas dans les galeries – et ce n’est pas une galerie – et elles comptent bien aller les chercher, ces autres, ceux qui ne sont jamais invités aux vernissages, hors-circuit : leurs voisins, les parents des copines de leurs enfants, les commerçants d’à côté, la fleuriste ou le kiné. Elles veulent leur mettre des cartons d’invitation dans la main, parce qu’on n'en reçoit plus, des cartons d’invitations, mais pas trop, pour qu’ils puissent discuter, découvrir. « On veut choisir notre public, que ce ne soient pas toujours les mêmes personnes. On veut faire le lien entre les gens qui font des choses et les autres, organiser des petits ateliers, parce que le lien avec la créativité, il ne doit jamais se rompre ».
Elles ont ouvert OOooh ! début décembre, ont déjà un carnet de bal rempli de noms d’artistes à exposer – qu’on a promis de ne pas divulguer – et elles ouvrent les lieux ce week-end avec un mini circuit d’ateliers nommé On vous a pas dit, regroupant Les bijoux de Ricochets et les dessins de Kab, dans la pièce d’à côté, au 122 rue Lazare Carnot, l’atelier de porcelaine de Camille Mazure : Koumm, au 6 rue du Professeur Villers, et celui de sculpture de Sara Amato Gentric, au 19 rue Talvas, à la place du Café Comment Ksé.

> Vendredi 11, samedi 12 et dimanche 13 décembre de 14h à 19h.

Géraldine en transition

Blé noir
"Quand on finit une chronique par « Mais c’est un autre sujet », le risque c’est qu’on nous demande de le développer. Erreur donc dans ma précédente chronique ou acte manqué ? Bref, ce mois-ci dans Sorties de Secours, les monnaies complémentaires locales ne sont pas un autre sujet."
Géraldine Berry vous a préparé un dossier complet sur les monnaies locales, à lire sur notre site.
GERALDINE