
Buffy en trottinette, ou comment l’éco-scénarisation peut changer le monde
J’ai passé une partie de mes vacances avec l’une de mes wombatesses préférées. C’est même la wombatesse originelle dans ma vie, celle qui me parle environnement et climat depuis plus de 20 ans. Sur notre transat à l’ombre des cocotiers bretons et par 38,5°C, nous avons refait le monde et parlé séries – comme d’hab’ – sauf que cette fois, Maureen m’a parlé de séries qui refont le monde. Plus précisément, elle m’a parlé d’éco-scénarisation, ou comment on intègre les enjeux climatiques et environnementaux dans les histoires, pour changer le monde dans la vraie vie. Alors que je suggérais un épisode dans lequel Buffy pourfendrait ses voisins qui ne coupent pas l’eau en se brossant les dents, mon amie m’a glissé qu’on pouvait être plus subtiles.
Maureen est script-éditrice et productrice au contenu audiovisuel au Québec, en d’autres termes, elle accompagne les scénaristes dans leur création. Depuis quelque temps, elle intègre cette notion d’éco-scénarisation dans son travail.
« L’idée est d’ouvrir une nouvelle perspective aux créateurices. Il n’y a pas de méthode à suivre, il s’agit plutôt de changer de lunettes, sortir de ses automatismes d’écriture pour intégrer la réalité. Les changements climatiques ont des conséquences sur tous les terrains : la santé mentale, les migrations, l’économie, le logement, etc. Et pourtant les études montrent que ce lien n’est pas reflété dans nos fictions*. On n’y voit pas ou peu de problèmes de santé dûs à l’environnement, pas de conséquences de canicules ou d’inondations. Les personnages qui portent des enjeux environnementaux sont sous-représentés ou clichés.
Il n’est pas question de n’avoir que des épisodes ou des films entièrement dédiés à la crise climatique, mais plutôt d’insérer le contexte, montrer la conscientisation des enjeux, les impacts, mais aussi et surtout les solutions. »
Pourquoi cette sous-représentation dans les contenus audiovisuels (et c’est valable pour les autres contenus également) ?
« Une partie des diffuseurs, producteurs, créatifs, pense que ça n’intéresse pas les gens. Et puis, une partie aussi n’a pas conscientisé cette notion. Tant que personne ne décide de placer le sujet à l’écran, on n’avance pas. »
Et c’est là que l’éco-scénarisation a un rôle à jouer.
« Ce qu’on représente à l’écran a énormément d’influence sur les imaginaires et les actions qu’on va mener. Plus on voit de modes de vie résilients dans les histoires, plus ça les rend accessibles et désirables. L’intention de l’éco-scénarisation est de favoriser le passage à l’action des publics. Les gens sont informés des changements climatiques, mais ils n’agissent pas. Or on sait que la culture a un pouvoir mobilisateur très fort. Il y a de nombreux exemples de l’influence de la fiction sur l’évolution des mentalités. Sur certains sujets, comme les questions de genre ou de diversité culturelle par exemple, on a changé de lunettes, on a intégré de nouveaux indicateurs. »
Comment on s’y prend concrètement ? Il faut réécrire son scénario ?
« Non, pas forcément. Cela peut même être très simple. Par exemple, deux personnages marchent dans la rue. Premier décor, ils sont sur le trottoir, des voitures passent à côté d’eux. Deuxième décor, des vélos et des trottinettes circulent dans une rue piétonne, les personnages évoluent au milieu. L’enjeu dramatique de la scène reste le même, mais le cadre a changé. Autre exemple, un personnage aperçoit une araignée dans sa chambre et la remet dehors, sans la tuer. Un autre prépare une poêlée de morilles et non de “champignons”, ça permet de revaloriser subtilement le vivant. On intègre ainsi d’autres référentiels, d’autres habitudes, des représentations à la fois désirables et soutenables.»
Là j’ai l’impression de comprendre : avant j’avais envie d’avoir une piscine et grâce aux séries new gen je vais avoir envie d’une gourde. Maureen lève les yeux au ciel et me dit que j’aurais plutôt envie de me baigner dans un lac, mais bon l’idée est là.
« L’éco-scénarisation se déploie sur plusieurs niveaux et s’adapte à tous les genres, du film d’horreur à la comédie romantique. Ça va de l’épisode de Grey’s Anatomy pendant lequel l’hôpital affronte un phénomène de dôme de chaleur, en passant par Un si grand soleil qui montre une mobilisation contre l’artificialisation des sols, à simplement Miranda Hobbes qui opte pour le tacos végétarien dans Just like that. On voit aussi à l’écran des éco-gestes, comme une gourde sur un bureau, un vélo qui passe. Je dirais que c’est le minimum. Parfois, l’éco-scénarisation ne fait qu’ajouter une touche de contexte, parfois, elle va permettre de faire évoluer dramatiquement un protagoniste. Tous les protagonistes sont des personnages climatiques, parce qu’ils s’habillent, mangent, se chauffent, se déplacent, comme toi et moi, donc ils ont forcément un rapport à l’environnement. Ce que l’on ne voit pas ou peu, ce sont des personnages qui évoquent leur ressenti par rapport à la crise environnementale. Et pourtant, dans les faits, c’est un sujet courant dans les conversations.»
MANON LIDUENA
Si vous avez envie de découvrir des films qui manient cette notion d’éco-scénarisation, voici quelques exemples parmi les Oscars 2025 : Arco, Bugonia ou encore Sirāt. Je ne vous ai partagé ici qu’un extrait de notre conversation – le sujet est bien plus vaste. Pour d’autres références, ou si vous souhaitez en savoir plus, Maureen a créé le compte InstagramChanger le scénario, et une infolettre sur Substack.
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* Une première étude (Good Energy Stories, 2022, Etats-Unis) a analysé 37 000 heures de contenus et a montré que seulement 2,8% de ces contenus évoquaient les changements climatiques. A partir de ce constat, Good Energy Stories a établi le “Test de réalité climatique”. En prenant 250 fictions parmi les plus populaires du moment, on pose deux questions : Est-ce que le changement climatique existe dans l’histoire ? Est-ce que quelqu’un est au courant et fait le lien ? Seules 9,6% des fictions passaient complètement le test.


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