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Donvor. Teatr Piba

Par Isabelle Nivet. Mars 2022

Donvor Teatr Piba Krismenn Thomas Cloarec Sorties de secours

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« Chacune de mes rencontres me déplace en tant qu’homme et en tant qu’artiste, et je l’accueille comme une bonne nouvelle »

On a appelé Thomas Cloarec, le directeur artistique du Teatr Piba, compagnie brestoise emblématique, notamment pour son travail autour des langues en générale, et du Breton en particulier. Trente minutes de conversation autour du spectacle « Donvor » à la fois bien rodée mais aussi sensible. Retranscription.

IN – Je vous propose de partir de la genèse du projet, et de vous interrompre lorsque vos mots m’embarqueront dans une direction où j’aurai le désir d’en savoir plus…

TC – Fin 2015, deux scientifiques de l’IFREMER sont venus, en leur nom propre, à notre rencontre, qui s’est faite par les réseaux Brestois de relations en commun. Josée Sarrazin est biologiste et écologue, et Pierre-Marie Sarradin est chimiste. Ils travaillent au sein du LEP (Laboratoire en Environnement Profond), c’est-à-dire qu’ils s’intéressent aux abysses, particulièrement aux sources hydrothermales qui se trouvent sur les dorsales océaniques, et qui sont comme des cheminées qui soufflent comme des volcans.

IN- Qu’est-ce qui les motivait, en approchant une compagnie de théâtre ?

TC – Ce sont des passionnés qui, depuis vingt ou trente ans, ont le désir que la science sorte des laboratoires pour aller vers le public. Ils travaillent sur des sujets qui devraient nous concerner tous – l’énergie, l’environnement – et ils avaient envie de toucher un autre public, de partager la beauté et la fragilité, en sortant de la conférence didactique. Et ça, ce n’est pas forcément la culture de tous les chercheurs…

IN – Qu’est-ce qu’on fait d’une proposition pareille ?

TC – On s’est mis d’accord sur le fait, d’abord, que nous, nous n’avions pas envie d’être des dépositaires, pas envie qu’ils soient des commanditaires qui nous disent « Faites-nous un truc là-dessus ». On voulait s’emparer du sujet concrètement. On voulait que les scientifiques et nous soyons associés. Nous avons embarqué sur le bateau « Le pourquoi pas », en immersion, et eux ont participé au temps d’écriture au plateau, et sont depuis la création en tournée avec nous.

IN – Pour des artistes, ce n’est pas un schéma courant, d’être l’objet du désir de scientifiques. Qu’est-ce que ça a créé en vous ?

TC – Et bien, c’est plutôt au bout du temps passé avec eux qu’on s’est rendu compte à quel point embarquer, c’était un grand privilège : c’est compliqué, les grosses campagnes, ça coûte cher… Quatre artistes pendant dix jours qui « piquent » la place de scientifiques, ça faisait peser sur nos épaules un enjeu : comment on transmet un objet artistique respectueux du temps passé avec eux. Après, c’est aussi dans ma manière de travailler : il y a l’idée de se laisser faire par les voyages, accepter de se laisser dérouter, ne pas être dans le déterminisme. Je suis dans le rapport à l’altérité : c’est l’autre qui nous fait.

IN – C’est David Wahl, auteur associé, qui a écrit, quel angle a-t-il choisi ?

TC – Il raconte notre aventure pendant trois semaines au large des Açores et en Colombie britannique, comme un journal de bord. Il dit la vie à bord, les recherches, comment ça change le rapport au temps, à l’espace, au collectif, et notre regard sur les scientifiques. Comment ça ouvre sur des questions environnementales, sur l’avenir de l’humanité… Le titre « Donvor » est un mot breton qui a deux significations : la première « mer profonde » fait référence au large, et la seconde, par extension « mer lointaine, l’inconnu ».

IN – Et comment avez-vous porté ce texte au plateau ?

TC – Il y a un parti-pris assez fort : nous avons décidé que l’écoute se ferait intégralement au casque, et les vingt premières minutes s’écoutent dans le noir, afin que les spectateurs puissent se faire leurs propres images. Les comédiens sont au micro au plateau. Comme le rapport aux langues est important pour nous, chaque spectateur peut choisir d’écouter le texte en Breton ou en Français, qui est mixé avec une matière sonore faite de sons collectés à bord, à la fois réalistes – la vie à bord, les marins, les plongées – mais aussi d’une matière poétique, philosophique ou musicale. Dans la seconde partie du spectacle, la lumière se fait petit à petit et on découvre que les comédiens sont là, comme un enregistrement public de fiction radiophonique. Il y a trois comédiens, très complices entre eux, Charlotte Heilmann, Karine Dubé-Guillois et Krismenn, qui parlent trois langues différentes, jusqu’à former un chœur par moments. Ils fabriquent une matière sonore et musicale en direct. Krismenn, qui est musicien et chanteur, a des synthés modulaires, et au plateau il y a aussi un ingénieur du son, Gwenolé Peaudecerf, avec un looping, qui crée un paysage sonore, une matière musicale non réaliste, à partir des objets que manipulent les comédiens. Un rouleau de scotch, une boîte à musique, une planche avec une ficelle, une bouteille… C’est du théâtre du réel, une aventure qui se raconte à plusieurs voix.

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