La vie en couleurs. Jacques-Henri Lartigue

Par Isabelle Nivet

Il a été un des premiers à entrer dans notre panthéon personnel de la photographie. Connu surtout pour son oeuvre en noir et blanc, Jacques-Henri Lartigue a pourtant exploré aussi la couleur, avec peut-être plus de légèreté, mais toujours un sens aiguisé de la composition.

Le photographe de la ligne, de l’élan, des bras qui se tendent et forment des lignes graphiques ; le Frank Gehry de la photo, tout en courbes, en contrastes et en diagonales ; le prodige de la composition ; le portraitiste de Picasso ; le champion du monde des contrejours et des silhouettes qui se détachent sur le ciel... Le maître du noir et blanc faisait aussi de la couleur. Une couleur que l’on connaît mal, il suffit de taper son nom dans un moteur de recherche, les images qui sortent sont en noir et blanc, les ouvrages qui lui sont consacrés pour la plupart en noir et blanc, et pourtant. La couleur, c’est un des charmes de cette exposition, conçue par La Maison de la Photographie, à Paris, que reprend le Kiosque, à Vannes, qui se consacre désormais à la photo.
Mais ce n’est pas le seul (charme) : l’exposition a fouillé dans les archives (120000 images) pour en extraire des photos de jeunesse, qui éclairent notre perception de l’homme, et nous font découvrir un enfant qui s’essaye à la photographie dès son plus jeune âge, à travers des autochromes pris à partir de 1912
(Lartigue est né en 1894). Ses formats carrés, qu’on qualifierait aujourd’hui d’école Instagram, aux couleurs délavées, au grain prononcé, montrent une famille aux loisirs nombreux, qui en 1914 fait déjà du ski et pas n’importe où, à Chamonix, un milieu où des jeunes gens portent des tenues blanches impeccables pour
jouer au tennis, où de jeunes hommes cravatés mais sans chaussettes (on est souvent dans le sud, sur la côte d’azur, la Riviera...) peignent à l’aquarelle dans des jardins de roses blanches.
Villégiatures de bord de mer, jardins, terrasses, cette promenade rétro se fait dans les souvenirs de Lartigue, qui devient un adolescent puis un homme, et continue à photographier au gré des techniques, Ektachrome, Kodachrome... Ses modèles changent, les femmes de sa vie, Bibi, puis Florette. La première plus romantique, la seconde plus moderne, la couleur s’accentue, les références à la pop culture aussi, les photos prennent le ton des images de Elle ou Vogue, et
la patte Lartigue commence à apparaître : la composition, les lignes. Même si la répartition des masses dans l’image – la fameuse règle des tiers – fait partie des fondamentaux, on s’extasiera toujours devant la formidable capacité de Lartigue à équilibrer ses images, déplaçant son angle de prise de vue jusqu’à parvenir à une composition parfaite, jouant avec les plans, n’hésitant pas à prendre ses modèles dans un environnement démesuré, prépondérant, jusqu’à en faire des détails. Lartigue devient plasticien très tôt dans ses photos, utilisant la lumière comme un peintre, ce qu’il fut aussi : il suffit de regarder l’une de ses plus célèbres photos, prise en 1925 « Bibi, Hotel Eden-Roc, au Cap d’Antibes », sa femme chapeautée, de profil, finissant de déjeuner, la lumière pénétrant la photo juste assez pour créer la réalité. Dans les années 50, avec Florette, le style des photos évolue, la langueur disparaît au profit d’une époque plus tonique, et la composition se fait plus nerveuse, plus affirmée. Lartigue expose au Moma en 1963. Les roses, blanc, parme et autres couleurs poudrées disparaissent au profit des rouges, jaunes, bleus du design de l’époque, influencé par la peinture cubiste puis celle de Picasso, que Lartigue photographia beaucoup.
Florette à la plage, Florette à la neige, Florette en jaune, Florette en rouge, les séries s’enchaînent. Toutes les photos de l’exposition sont extraites d’albums où Lartigue collait ses clichés, grand mix de photos familiales et de livre d’artiste, donnés à l’État entre 1979 et 1986, aujourd’hui reliés en 126 formidables volumes qui témoignent de la manière dont il travaillait, mêlant vie privée et vie professionnelle. Jacques-Henri Lartigue est mort à Nice, en 1986, à l’âge de 92 ans.

Tu me donnes trop envie

Cette phrase, on l'entend chaque week-end quand on rencontre nos lecteurs...Parce que dans le Mémo Culture qu'ils reçoivent tous les jeudis au petit-déjeuner, on leur transmet notre désir. Notre désir de vibrer, de rire, de soupirer, de rêver, de s'émouvoir et de sortir.

Envie d’avoir envie ?

 

x