Portrait. La Fleuj, graffeur de teucha

Par Isabelle Nivet

PARMI LES ARTISTES « EXPOSÉS » CHEZ DEDALE, GALERIE ÉPHÉMèRE DE GRAFF DANS LA FRICHE DE LA DDE à VANNES, ON AVAIT REPÉRÉ LA FLEUj, GRAFFEUR AUX THèMES ATYPIQUES, DONT LE SUjET PRINCIPAL EST LA « TEUCHA ». DES SEXES FÉMININS ULTRA DESSINÉS, OUVERTS PAR DES DOIGTS COULEUR CÉLADON, AUX ONGLES VERMILLON DÉMESURÉS. RENCONTRE.
Je fais très attention à ne pas me rattacher à un mouvement ou à du militantisme. Je déteste les cases.

Pas question pour La Fleuj de s’insérer dans les mouvements plus ou moins féministes qui s’emparent de l’imagerie du sexe féminin depuis deux ou trois ans.
Je préfère juste peindre les lignes féminines. Je ne me cache pas derrière. Moi, ça fait quinze ans que je fais ça.

Pas plus question, donc, de militer pour le plaisir féminin à la manière des (excellents) comptes Instagram du moment (tasjoui, mercibeaucul, jouissance.club,
gangduclito...) :
C’est bien qu’on parle du plaisir féminin et du clitoris, je suis à fond pour, mais mon rôle n’est pas là. Ma place c’est de peindre. Je me vois plutôt comme un
témoin, un observateur participant.

La Fleuj dessine des vulves et des doigts qui les écartent, comme un sujet :
La teucha elle a toujours été là dans les lettrages. J’ai poussé l’idée de la féminité en la mettant en avant dans une sexualité affirmée, une femme qui assume son corps et ses gestes, mais je la vois plutôt comme une mutante ou une extra-terrestre. C’est de l’érotisme d’aliens mutants, à l’intérieur d’une société du futur, avec des codes de vie du futur.

Une imagerie de science-fiction qui constitue la base du travail de La Fleuj depuis ses débuts :
Ma principale référence, dès le départ, ça a été le cinéma. Je suis un vrai cinéphage. J’ai été très marqué par Possession, de Zulawski, avec Adjani : la scène du métro, ça a été un choc pour moi, ça s’est complètement retrouvé dans mon travail.

Démarré à la fin des années 90, le style La Fleuj a évolué avec le temps :
Je dessinais, je me suis rattaché au graffiti, au hip hop, au rap, ça se mélangeait au cinéma. Très vite j’ai fait des trucs un peu bizarres, organiques. J’aimais bien le gore, le fantastique qui se mélange à l’environnement sociétal français... Pour moi, la figure du monstre symbolise les rejetés, les exclus...

A DéDalE, c’est la première fois que La Fleuj travaille dans un espace recevant du public :
Jusque là, c’étaient des friches, des usines, des maisons abandonnées. C’était moins visible. Je ne ferais pas ce genre de peintures dans un espace public, pour ne
pas l’imposer. Sans avertissement, ça peut être délicat. On est dans une société où il y a des croyances différentes, des rapports au corps et à la sexualité différents, tu ne peux pas t’en foutre. J’assume ce que je fais, mais je veux préserver une forme de pudeur, que ça reste intime. Je me suis toujours posé des questions sur le sujet mais je ne me suis jamais permis de le faire dans des endroits de passage. Je ne veux pas matraquer. J’aime les environnements cachés.

Depuis DéDalE, La Fleuj passe progressivement à des formes plus « encadrées », apprivoisées :
J’ai commencé à me détacher du graffiti et des lettrages en développant la peinture, à me détacher des codes en me rapprochant du néo muralisme, avec des
portraits assez darks, dont je me suis décollé pour partir dans l’aplat, avec une ou deux teintes à la manière des rétro comics, de la BD ancienne, avec des traits noirs, de l’épure, pour garder l’essentiel, les gros plans, le cadrage.

Le résultat est plus que séduisant : le mélange de l’étrangeté et de la réalisation très léchée donne des œuvres qui se balancent bien entre les genres : la pièce de DédalE qu’a investie La Fleuj a tout de la galerie d’art contemporain (et il l’a voulue comme ça), mixant images ultra nettes et volumes, sur fond très blanc :
Tout doit être nickel. Je voulais une vraie proposition avec une vraie scéno : que ce ne soit pas « décoratif ». Le mur, c’est différent : il y a la météo, la lumière, l’illégalité, les précautions, l’organisation. Dehors, ça donne une portée différente, ça ne t’appartient plus, tu ne reverras peut être plus ce que tu as fait.

Aujourd’hui La Fleuj est en plein questionnement, et c’est un des corollaires de DéDalE qui nous avait tant interpellée : que deviennent ces artistes libres et « sauvages » lorsqu’ils se rapprochent des circuits plus institutionnels, ou commerciaux, de l’art ?
Je passe sur toile, mais j’ai aussi envie d’explorer d’autres médiums : j’ai réalisé un film, je fais des maquillages et des effets spéciaux. Je pense que je n’arrêterai jamais le mur, parce que c’est là d’où je viens, c’est trop important, le rapport est trop fort. Mais mon objectif c’est de vivre de mon travail. Il faut se faire violence pour se vendre, et c’est compliqué : je ne veux pas faire de la « déco », plaire à quelqu’un, répondre à des commandes, mais en même temps que dire lorsque quelqu’un vient te voir pour te demander un truc qui ressemble à quelque chose que tu as déjà fait ? Je voudrais arriver à créer, ce que moi, j’ai envie de créer...

Tu me donnes trop envie

Cette phrase, on l'entend chaque week-end quand on rencontre nos lecteurs...Parce que dans le Mémo Culture qu'ils reçoivent tous les jeudis au petit-déjeuner, on leur transmet notre désir. Notre désir de vibrer, de rire, de soupirer, de rêver, de s'émouvoir et de sortir.

Envie d’avoir envie ?

 

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