Price #2. Rodolphe Dana. Théâtre

CARNETS DE CRÉATION

Pour cette seconde répétition, direction le studio du Grand théâtre, à Lorient. A l’entrée, de grands portants et les différents costumes testés pour les comédiens, des accessoires très simples, chaises, tables, bancs de cantine. Le fond de ce gros cube noir est occupé par la régie et des bancs sur lesquels je vais m’asseoir après avoir traversé la «scène», passant de la lumière à l’ombre dans laquelle toute l’équipe est installée, mouchoirs en main et grosses toux, tout le monde est malade pour cette dernière longueur avant la création. Tisanes, fruits, clopes, étirements ou claques sur les joues, chacun sa technique pour retrouver de l’énergie. Comme à la précédente session, la méthode de travail est collective : pour trouver une intention, chacun s’exprime, même moi. Antoine Kahan, qui joue le rôle de Daniel Price, le héros de la pièce, qui vient de changer ses bottines perso, en daim sable, pour une paire de Spring Court blanches, est en pleine rupture avec Rachel, son grand amour, tandis qu’au même moment une explosion provoque la mort de centaines de personnes. Comment jouer cette dualité de réactions ? Je cite en exemple une rupture dont l’on m’a parlé récemment, advenue le 11 septembre 2001, et comment une douleur personnelle peut prendre le pas sur un drame collectif... Chacun propose une vision de ce passage, Antoine essaye le détachement, l’abattement, teste une forme de réjouissement. Daniel Price est un personnage difficile à trouver, un personnage qui subit, en perpétuel état de sidération, avec des lignes de textes courtes, sur cette scène : « J’ai deux répliques, et très maigres ! », un personnage compliqué à investir, à moduler sans se répéter. Une figure bien plus délicate à prendre en charge, par rapport à celles de ses deux potes, plus extravertis, plus bavards, qui offrent des palettes de jeux beaucoup plus larges, dans lesquelles Lionel Lingelser, qui lui donne la réplique, pioche allègrement, jonglant avec les émotions et les registres. Tout le monde cherche, tout le monde émet des hypothèses, sur les ressorts des personnages, sur ce qu’ils ressentent, espèrent, attendent, afin de trouver la façon la plus pertinente de les jouer. Ajustements, modifications, intervertissements, choix. Rodolphe Dana, qui signe la création, intervient sans jouer la figure du metteur en scène tout puissant, se mettant au même niveau que les autres : «Dans tout ce qu’on a fait, où est-ce qu’il y a un truc qui te paraît juste ?». On se reporte au texte avec Nadir Legrand, qui a adapté le livre de Steve Tesich : doit-on prendre les mots au pied de la lettre ou bien les interpréter en fonction de son ressenti ? Par rapport à ce qui est écrit, comment fait-on comprendre les choses par les entrées et sorties, les attitudes, les postures, le ton ?

L’action est analysée, et je me rends compte que pour une même situation, même décrite avec précision, les façons de jouer la scène sont presqu’infinies... Un véritable abîme. «Il faut faire exister ce qu’il y a dans le livre», défend Nadir sur la scène où Daniel surprend Rachel et son père dans une posture incestueuse. Une proposition a été faite : Daniel tombe sur une chaise à roulettes, que font tourner Rachel et son père. On comprend l’idée : symboliser par cet abandon et cette perte de contrôle le vertige qui s’empare de Daniel, pour qui tout s’écroule en une seconde. Mais tout le monde n’est pas d’accord : pour Simon Bakhouche, notamment, on part sur une fausse piste, il trouve que cela donne à Rachel un côté manipulateur, machiavélique, qui n’est pas dans le livre. Là encore, on comprend mieux que le théâtre c’est comme ça : il y a un texte, et selon comment on le représente, une idée peut complètement être retournée, et notre sentiment de spectateur totalement modifié... Pendant ce temps, le créateur sonore, Jefferson Lembeye, fait des tests pour ce passage, où Rachel, jouée par Inès Cassigneul, danse avec son père, joué par Dana lui même. L’intro caractéristique de «Sympathy for the Devil» retentit, personne n’est vraiment convaincu.

Quelqu’un propose «Under my thumb». Rendez-vous le 6 novembre pour savoir si les Rolling Stones seront ou pas dans la BO de Price, dont on a très hâte de voir le résultat final, qui sera, c’est sûr, urgent et rock.

ISABELLE NIVET
Novembre 2017


Note : Après la création, la réponse à la dernière question est OUI, le résultat est urgent, et rock !

 

Tu me donnes trop envie

Cette phrase, on l'entend chaque week-end quand on rencontre nos lecteurs...Parce que dans le Mémo Culture qu'ils reçoivent tous les jeudis au petit-déjeuner, on leur transmet notre désir. Notre désir de vibrer, de rire, de soupirer, de rêver, de s'émouvoir et de sortir.

Envie d’avoir envie ?

 

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