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Marie Morel. Que reflète la peinture ?

Par Isabelle Nivet. 15 juin 2023

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Une chose est sûre, vous n’avez jamais vu ça. Okay, vous avez peut-être vu le Palais du Facteur Cheval à Hauterives, vous vous souvenez du Magasin de Ben à Beaubourg. Deux champions de l’accumulation. Mais ça ? Non. Ça ne va pas lui plaire, à Marie Morel, que je commence mon article comme ça, parce que – et elle a raison – ce qui compte dans son travail ce n’est pas comment elle le fait, mais ce qu’elle veut dire. On y reviendra. Parce qu’on ne peut pas se concentrer sur le fond avant d’avoir évacué la forme, qui va forcément vous laisser bouche bée, secouant la tête, répétant comme un automate : « Non mais c’est fou, c’est fou ce truc ».

Alors qu’est-ce qu’elle fait, Marie Morel ?
On pourrait dire qu’elle accumule, mais ce n’est pas son but. Son but, c’est de produire du sens et des émotions à partir d’œuvres démesurées – la démesure étant une conséquence, pas une fin en soi, parce qu’il faut de la place, pour dire tout ce qu’elle a à dire. A partir d’une thématique, Morel peint, dessine, écrit, colle. Des portraits, des symboles, des poèmes, des mots, des cris, des aveux, des récits de vies. Et des bouts de trucs. Des rubans, du tissu, de la dentelle, du papier. Ne manquez pas les photos de ses ateliers. Elle en a sept. On dirait le sous-sol du BHV, quincaillerie délirante, caverne-atelier :

« Pour moi c’est comme une usine. Je collecte partout, je récupère tout, cartons, serpillères… »

Chaque « toile » de Morel est un manifeste, un cri de rage, de révolte, de colère, d’amour. Cette petite bonne femme doit se lever le matin avec l’urgence de dire, de dénoncer, de crier très très fort « non ». Si elle dort. Ce qu’elle affirme faire, mais qui parait improbable, au vu de l’énorme production qu’elle a engrangée au fil des années. Elle dit qu’elle fait aussi du sport, qu’elle entretient son potager, et qu’elle a une maison d’édition. Elle reconnait quand même, merci, parce que je me sentais vraiment une pauvre petite chose mollassonne, qu’elle a « une énergie de dingue ». Sans déconner. Il me faudrait dix vies pour arriver à faire ce qu’elle fait.

Quand Morel parle des femmes de l’ombre, elle ne fait pas le portrait de dix d’entre elles, non… Elle en fait 400. Et c’est pas fini, elle continue. Les portraits, mis bout à bout, forment une série de 21 mètres de long. Parce qu’elle a un devoir, Morel. Elle se donne un devoir :

« C’est une recherche historique. Comme un travail de justice. Je trouve que c’est anormal d’apprendre l’histoire de France uniquement par des hommes. Le jour où je m’en suis rendue compte, je suis tombée des nues ».

Chaque thématique est essorée, jusqu’à ce que tout, mais vraiment tout, soit dit. Quand elle écrit à ses amis (une vitrine contient un « mince » extrait de son travail d’art postal) elle écrit des centaines, des milliers de lettres. Des enveloppes délirantes, couvertes de dessins, de pompons, de rubans, des rondes, des triangulaires, des nuages… Et elle vous regarde comme si vous étiez un alien lorsque vous dites que vous n’écrivez plus de lettres, en vous coupant le sifflet d’un bref « Et bien moi, si ».

 

Quand Morel parle d’amour, elle va chercher tous les mots, tous ses mots, elle creuse jusqu’à avoir trouvé tout ce qu’il est possible de dire et de toutes les façons possibles :

« Je me questionne sur l’état du monde. J’écris énormément à côté, je prends des notes sur ce qui m’intéresse. Je peux passer deux ans sur certaines réflexions, certains sujets ».

Lorsqu’elle dénonce la pauvreté, elle dessine des dizaines et des dizaines de situations où la pauvreté fait écho à la richesse dans de très grands formats, le plus souvent découpés en cases. Lorsqu’elle s’emballe contre la misère, la situation des SDF, elle dessine des centaines de personnages et écrit tout autant de cris de rage. Elle veut dire. Elle hurle :

« Je ne veux pas rester inactive. Je veux défendre des positions, mais sans me battre. Ce que je veux, c’est poser des questions. Il y a des choses dans la société qui ne sont pas normales. Mon travail est pacifique, mais engagé »

Marie Morel elle balaye mes interrogations concrètes, techniques, me faisant sentir balourde avec mes yeux écarquillés et mes questions pratiques :

« Je ne sais même pas comment je fais. Je ne comprends pas. Ce sont des réflexions qui ont besoin de sortir ».

Ça doit bouillonner, bouillir, exploser, dans cette petite tête qui a l’air si tranquille, comme ça (de près, on voit que ça pète le feu, à l’intérieur) et cette urgence de dire vient cogner contre le temps qu’il faut lorsque l’on entre dans son univers, puisque chacun des milliers de dessins qui composent cette exposition raconte quelque chose d’émouvant, révoltant, édifiant, poétique, sensible, politique, historique. Prenez ce temps. Venez avec un pliant. Installez-vous. Lisez. Ressentez. Connectez-vous, ça déménage.

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