• et un clic là

Carnet de voyage au festival Plages de danse

Isabelle Nivet – Septembre 2020

 

Vous êtes partie le matin, un peu tôt mais pas trop, avec un de ces sacs qu’on appelle tote bag, deux carrés de coton, deux anses et un motif imprimé. Il y a celui de ce festival dans le sud de la France, il y a aussi l’autre, une pub pour des vêtements de danse ; vous avez eu du mal à choisir et puis non, c’est le dernier, une marque de chaussures avec de grands oiseaux colorés, qui a gagné la partie. Dans votre « sac à trimballer » vous avez glissé une gourde de ce merveilleux thé vert à la menthe Nannah, celui de Tea & Cie, acheté à Vannes, qui vous accompagnera toute la journée de son âcre saveur verte. Dans votre sac il y a aussi un bonnet rouge, une écharpe tricotée par Maryvonne, un coupe-vent, un parapluie, un chapeau de paille, des lunettes de soleil, un tube de crème solaire, des tongs, des chaussettes, un sachet en étamine avec des noisettes dedans. Vous avez failli ajouter un petit coussin au dernier moment et puis non, vous avez enfilé un vieux jean qui ne craint rien. Là où vous allez, les gens ne passent pas leur temps à inspecter les étiquettes de vos vêtements, ils ont mieux à faire. Regarder le ciel, respirer l’odeur de la mer, sentir l’air sur leurs avant-bras dénudés, écarter une mèche de cheveux poussée sur leurs yeux par le vent, et s’émouvoir des corps qui dansent là, dans une crique, en bas – oh oui regarde, à la pointe.

Sable, grève, estran, quai, plage, pointe, banc, dune, jetée, marais, rochers, ce sont les scènes de ces corps dansants, qui se passent de projecteurs pour leur préférer les rayons du soleil couchant. Le seul rideau serait un rideau de pluie, s’il arrivait qu’il pleuve mais non, la danse a un marché avec le ciel, qui sait attendre les saluts pour libérer les gouttes, oui, c’est prévu comme ça. Votre coupe-vent est là quand même, en boule dans votre sac, comme une amulette, tandis que vous prenez cette bretelle d’autoroute que vous aimez tant et qui va vous emmener sur la presqu’île. Presqu’une île, Rhuys vous enveloppe, y mettre le nez de la Twingo est déjà un bonheur. « C’est un vrai bonheur » dit Véro qui est avec vous dans la voiture, tandis qu’elle vérifie les horaires des spectacles sur son téléphone. Vous prenez la direction de la pointe de Penvins, cet endroit que vous avez découvert lors de la précédente édition du festival, en papotant à une terrasse de café entre deux spectacles, grâce à cette fille qui a senti que vous donner l’adresse de « La Pointe », serait un de vos cadeaux de la journée. Un coup de téléphone et nous y étions pour la soirée, protégées du vent par les feuilles d’un plexi fragile, dans cette cabane sur la dune où on se prenait pour Faye Dunaway et Steve Mc Queen dans L’Affaire Thomas Crown, un bout du monde piqué d’oyats, les longues lattes de bois grisé de la terrasse, le bleu de la mer en fin ruban, et le ciel qui devient parme, entre le mauve et le gris.

Penvins vous y étiez allée un été, les voitures brûlantes sur le parking, le camion de glace, les matelas de plage, vous ne l’aviez pas vue comme ça, à vous, rien qu’à vous en cette intersaison, sauvage, offerte, nue. Vous aviez très envie d’y revenir et vous voilà, à onze heures du matin, avec votre bonnet sur la tête et vos baskets orange, sur le chemin de la pointe, passer la chapelle, la mer comme une étendue de mercure liquide, et un cercle de pierres blanches, et un cercle de gens debout autour de deux filles et deux gars qui rampent, qui se roulent par terre, c’est de la danse, c’est pas de la danse ? C’est de la danse (1). Une danse qui émerge, vient, s’en va, marquée par le bleu des anoraks, une danse qui vient vous chercher, une danse de l’instant, imparfaite et brute, une danse pas lisse, une danse pas propre, une danse qui ne réfléchit pas, impulsée par le vent, l’herbe rêche, les petits cailloux blancs, les cheveux qui collent et l’odeur des algues. Une danse qui ne s’interdit pas de vous parler : « Ça va Isabelle ? ». Vous êtes presque stupéfaite, la danse ici elle s’autorise la sortie de l’état sacré du dansant, elle se mélange avec le quotidien, le familier. Et nous, on entre et on sort quand on veut de cet espace de danse sans frontières. Vous en sortez alors, vous avez faim, vous avez envie de revenir sur la terrasse grise de La Pointe, avec Véro vous discutez si fort que cette femme, là, à côté, vous convoque d’un signe de la main pour vous dire qu’elle a écouté ce que vous disiez et vous signifier ce qu’elle en pense. Vous savez maintenant que ce festival, c’est ça, et ce sera toujours ça pour vous, cette disponibilité à l’inattendu. Vous repartez vers un autre rendez-vous.

Vous aimez ce temps qui vous est donné entre chaque spectacle, ce temps de vide pour marcher, manger, lire ou s’ennuyer. Quel cadeau… La dernière fois, vous aviez découvert Le Café de la place, à Saint-Gildas de Rhuys. Saint-Gildas, vous n’y étiez jamais allée, mais là, il y avait juste à côté, à Port aux Moines, cette chose d’une poésie infinie (2), deux hommes, une femme, le fantôme de Marguerite Duras, une danse vue de la falaise, vue sur ce quai où les vagues venaient se jeter, et cette danseuse en robe de mousseline de soie crème et la mer comme seul décor, bleue, grise, non bleue, si bleue. Le cheveu humide et frisottant vous vous étiez réchauffée dans ce café à l’ancienne, à côté de ce couple de mecs si sympas que vous aviez fini par vous asseoir à leur table – la disponibilité à l’inattendu, encore. Saint-Gildas ça vous a plu, même désert, vous ne l’auriez jamais su avant, tellement Port-Navalo vous attire comme un aimant « C’est parce que tu es une fille du sud, que tu aimes ce genre d’endroits », vous dit Véro. Vous n’avez pas pu résister à l’envie d’y passer cette après-midi encore, après vous être emballée pour la poésie de ballons blancs au bout d’un bras, d’une veste de tweed et d’une raquette de tennis, d’une femme chassant les papillons sur une échelle, derrière une haie de buis (3). Et puis, avant de rentrer, encore une dernière halte, le coucher du soleil, le vent glacial, vous avez mis sur vous tout ce qu’il y avait dans votre tote bag, mais le moment est si beau, l’eau à fleur, les couleurs comme un filtre Instagram idéal, la Baie du Lindin, le Golfe qui vous joue sa partition de séduction imparable, vous êtes toute molle, le regard transi, les joues salées, vous êtes piquée, mordue, éprise, conquise, amoureuse à tout jamais…

 

Les spectacles évoqués dans cette chronique

(1) 3h33 – Cie Le Pôle, Lorient 

(2) Un homme à la mer – Cie Capucine Goust, Séné

(3) Mystère Park – Cie Pied en sol, Redon

Plages de danse est un festival est organisé par L’hermine, à Sarzeau

 

x