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Jeanne Mordoj

Par Isabelle Nivet

Ah ! Revoilà Jeanne Mordoj, et on est bien contentes parce qu’il nous semble qu’on ne vous avait jamais parlé d’elle, ce qui est rare quand on aime quelqu’un, vous le savez, on fait tout pour vous emballer 😉
Jeanne Mordoj – d’abord son nom, rien que son nom, non ? Entre l’univers de Gaston Leroux, Polanski époque Le Bal des Vampires, Leopold Von Sacher Masoch pour la sonorité, Jean-Pierre Jeunet pour les couleurs passées, et Adèle Blanc-Sec pour l’esprit Muséum d’histoire naturelle. Des références qui nous viennent en tête à l’évocation de son nom, mais aussi de ses spectacles, puisque cette artiste très singulière se situe à la frontière des arts forains et de… ? De quoi ? On ne sait pas, ce n’est pas de la danse, pas du théâtre, pas du jonglage, parfois elle dessine, parfois il y a des techniques circassiennes, parfois elle fait la ventriloque, la contorsionniste ou l’équilibriste, et parfois elle fait des trucs bizarres qui ne ressemblent à rien, genre elle fait tomber des trucs par terre, mais on se dit alors que non, c’est pas n’importe quoi, c’est bien mais on ne sait pas trop pourquoi. Elle aime bien l’étrange et les entresorts forains, mais au bout du compte, ces créations ne sont pas si marquées que cela esthétiquement, non, l’étrangeté de Jeanne est subtile – même s’il lui arrive de porter une fausse barbe, ce qui n’est pas vraiment anodin. Une étrangeté qui tient dans sa façon d’être, de bouger, de marcher, de parler, un peu comme un jouet mécanique têtu. Elle est drôle – bon, drôle, n’allez pas vous imaginer Blanche Gardin, non plus. Elle ne ressemble physiquement à personne, à part peut-être à James Thierrée, et peut-être un peu à Blanche Gardin, dis donc, mais cette imperceptible incongruité est absolument emballante.
Et à l’instant, juste la en écrivant on vient de trouver comment la définir, cette étrangeté : Jeanne Mordoj a exactement l’expression que l’on prend lorsque l’on est interrompu dans la lecture d’un livre. Quand on relève la tête avec les yeux encore dans l’histoire que l’on vient de laisser ; dans un autre monde.

> L’errance est humaine + Le bestiaire d’Hichem. Le Quartz, Brest. 3 & 4/04

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